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Gérard
Rocamora, ornithologue bien connu attaché au Centre de Recherches sur
la Biologie des Populations d'Oiseaux (Muséum National d'Histoire
Naturelle de Paris) a séjourné l'année dernière sur les îles
Cousin, Cousine, Frégate et D'Arros dans le cadre d’une étude sur
les Foudis des Seychelles (Tok-Tok en créole). Dans cette dernière île,
où il était accompagné de Pat Matyot, naturaliste Seychellois spécialiste
des insectes et faisant comme lui partie de la Fondation pour la
Conservation des Iles, le biologiste et son collègue ont été témoins
d'une transformation importante du plumage de ces oiseaux.
Le Dr Rocamora explique ici l'importance et les conséquences que
pourrait revêtir cette découverte.
Dr Rocamora, vous venez de mener des études sur
les îles Cousin, Cousine, Frégate et D'Arros. Dans cette dernière île,
vous auriez fait une découverte intéressante concernant les Foudis des
Seychelles. En quoi consiste-t-elle ?
Il faut savoir tout d'abord que cet oiseau, le
Foudi des Seychelles (Foudia
sechellarum ou Toktok en
créole) ne vit que sur les îles suivantes : Cousin, Cousine, Frégate,
ainsi que D'Arros où il a été introduit. Il y a une cinquième île,
Aride, où il a été également introduit l'année dernière.
Dans le cadre d'une étude qui visait à étudier
les différences qu'il y avait entre les populations qui survivaient
dans ces différentes îles où je me suis rendu, j’ai constaté, à
ma grande surprise, qu'il y avait à D'Arros certains Foudis qui présentaient
des colorations vives spectaculaires tout à fait inconnues dans les
populations d'origine. C'est la première fois que je voyais une chose
pareille.
Quand
avez-vous fait cette découverte ?
Ça s'est passé du 15 au 18 juin 2002.
Pourquoi
avez-vous tardé à l'annoncer publiquement?
J’ai d’abord séjourné en Europe avant d’enchaîner avec
plusieurs mois d'expéditions dans d'autres îles et d'autres pays. Il
me fallait au préalable analyser toutes les mesures et les clichés que
j’avais pris de ces oiseaux dans les différentes îles. Enfin, j'ai
attendu les résultats des analyses d'ADN, mais voyant que ça traînait
trop je me suis alors décidé à l'annoncer.
Pourriez-vous
nous dire à quand remonte l'arrivée de ces Foudis à D'Arros ?
Le Tok-Tok existait à l'origine sur de nombreuses
îles du groupe de Praslin, notamment à La Digue, Marianne et Praslin.
A l'arrivée de l'homme, l’oiseau a connu un déclin important lié à
la destruction de son habitat (c'est un oiseau forestier et beaucoup de
forêts ont alors été détruites pour faire des bateaux, des
constructions, des plantations), et parce qu'il était considéré comme
un oiseau nuisible à l'agriculture.
Les prédateurs introduits, tels que les rats et
les chats, ont probablement eu un impact important sur les petites
populations qui restaient, tant et si bien que l’oiseau a disparu dans
un certain nombre d'îles, et s'est retrouvé confiné dans les trois îles
que sont Cousin, Cousine et Frégate, dans des nombres très restreints.
C'est pourquoi l'équipe de la Bristol
University Expédition , qui a travaillé aux Seychelles en 1965, a
jugé bon de prendre un certain nombre de Tok-Toks de l’île Cousin et
de les amener à D'Arros afin d’y créer une nouvelle population.
A l'origine, c'est une vingtaine d'individus qui devaient être relâchés dans l'île. Mais
pour des raisons diverses, certains oiseaux sont morts.
Ce qui fait que, ce ne sont finalement que cinq (5) Tok-Toks qui
ont été libérés à D'Arros.
Quelle est
votre explication sur la nouvelle coloration empruntée par les oiseaux
?
Pour l'instant, on ne peut pas donner d'explication
certaine car nous devons attendre les résultats des analyses génétiques,
mais on peut tout de même émettre certaines hypothèses.
La première, et peut-être la plus plausible,
c’est qu’on serait en présence d'une forme hybridée entre le Foudi
des Seychelles et le Foudi de Madagascar, un oiseau dont le mâle a un
plumage nuptial rouge vif, communément appelé en créole kardinal.
Ce dernier était déjà présent à l'île D'Arros quand on a introduit
les 5 oiseaux.
On connaît déjà deux cas d'hybridation entre ces
deux espèces. Les deux ont eu lieu sur l'île Aride, à l'époque où
il n'y avait pas de Tok-Tok. Il s'agissait de deux femelles qui venaient
de Cousin ou Cousine et qui se sont retrouvées toutes seules dans l'île.
Elles n'ont eu donc d'autres choix que de prendre comme compagnon un Kardinal.
Ce qui a donné naissance à des hybrides. Néanmoins, ces hybrides étaient
des jeunes ou des femelles et ne présentaient donc pas de coloration
particulière au niveau de leur tête.
Le fait que l'on ait introduit 5 oiseaux seulement,
qui plus est un nombre impair, c'est-à-dire qu'il y a eu forcément au
moins un de ces oiseaux qui s'est retrouvé sans partenaire, a pu
favoriser une telle hybridation. C’est en effet dans les cas où il y
a seulement un petit nombre d'individus d’une espèce qui se
retrouvent mélangés à une population importante d’une espèce
voisine que de telles hybridations ont le plus de chance d’avoir lieu.
Donc, il y a eu peut-être un ou
peut-être plusieurs oiseaux, qui ont été amenés à avoir des
accouplements – si je puis dire illicites - avec un Kardinal.
Cela permettrait d’expliquer les couleurs vives rencontrées sur les
Tok-Toks de D’Arros. Mais si cette hypothèse était confirmée,
c’est-à- dire si ce sont bien des hybrides, cela signifierait que
nous avons un problème.
De quelle
nature ?
La question clé serait d’abord de savoir si ces
hybrides sont fertiles ou pas. Si oui, ils représenteraient tout
d’abord un danger pour la population de Tok-Toks de D’Arros, où les
formes pures pourraient disparaître au profit de formes hybrides. Enfin
si, malencontreusement, ces oiseaux hybrides étaient introduits
dans les îles granitiques, ils représenteraient un grand risque pour
les populations de Cousin, Cousine, Aride et Frégate. Le Tok-Tok et le
Kardinal sont deux espèces différentes. Elles peuvent apparemment se
croiser (comme l’âne et le cheval) mais leur descendance n’est pas
forcément stérile (même si c’est souvent le cas chez les hybrides).
Si de tels hybrides étaient stériles ce serait aussi un problème car
cela affecterait le succès de reproduction des deux espèces. En général,
l'hybridation d'une espèce avec une autre n'est jamais une bonne chose
tout simplement parce qu'elle peut conduire à la disparition
progressive de l’une, de l’autre, ou des deux.
Et si ces
oiseaux n'étaient pas des hybrides, quelle serait la valeur
scientifique de la découverte ?
C’est la seconde hypothèse. Si ce ne sont pas
des hybrides, ce serait une
grande découverte. Parce qu'elle nous permettrait de démontrer que
dans un laps de temps très court - 37 ans - on peut avoir des oiseaux
qui changent de couleur, ce qui n’a, à ma connaissance, jamais été
montré.
Ces oiseaux aux colorations extraordinaires ont en
fait des mensurations similaires à celles des Tok-Toks normaux. La
seule différence se situe au niveau de la coloration de la tête. A
part cela, je n'ai pas noté d'indices particuliers qui permettent de
dire qu'ils aient une ressemblance avec le Kardinal.
Enfin, l’hybridation entre ces deux espèces est un phénomène rare,
car il n'y a aucun cas d'hybride qui ait été signalé dans aucune des
trois îles - Cousin, Cousine, Frégate - où pourtant les deux espèces
coexistent.
Il faut savoir, par ailleurs, que les becs des
Foudis de D'Arros sont plus robustes, c’est-à-dire légèrement plus
hauts et plus larges, que les becs de la population mère de Cousin dont
ils sont issus.
Récemment, une équipe d’Américains a décrit
des changements dans la longueur du bec des populations de pinsons
insulaires des Galapagos. Ils ont montré que dans un laps de temps de
30 ans seulement, la forme de leur bec avait évolué. Il n’est donc
pas complètement exclu que nous assistions à D’Arros à une évolution
naturelle de la coloration de la tête de ces oiseaux, sans processus
d’hybridation, mais cela serait alors tout à fait inédit.
Ceci dit, il faut rester très prudent et attendre
les résultats des analyses d'ADN.
Quelle est
la couleur originale du plumage du Foudi des Seychelles?
Le Tok-Tok a généralement un plumage marron plutôt
foncé. Le mâle en période nuptiale a une tâche jaune clair sur le
front et la gorge. Mais, comme on peut l'observer sur les clichés (voir
couverture), à D'Arros les oiseaux ont des couleurs très vives, jaune
vif ou rouge, par comparaison à ceux des îles granitiques. Nous en
avons aussi trouvé avec des colorations orange ou jaune-orangé.
C’est extrêmement curieux.
Comment procédez-vous
pour établir si ce sont des hybrides ou si l’on est en face d'un phénomène
de mutation ?
Il y a plusieurs méthodes basées sur l'analyse de
l’ADN, qui consiste à comparer l’information génétique contenue
dans les cellules des individus des deux espèces. C'est pour cette
raison que l'on fait des prises de sang sur tous les oiseaux que l'on
capture. Nous les mesurons, nous les décrivons, nous les pesons et nous
les photographions aussi. Chaque espèce a un certain nombre de caractères
qui lui sont propres et qui sont inscrits dans le noyau de ses cellules.
On extrait des échantillons de sang, l'information contenue dans les
cellules qui s’y trouvent, et l’on essaye de voir sur des plaques de
gel où chaque bande représente un caractère donné, quels sont, d'un
individu à l'autre, les caractères qui leur sont ou qui ne leur sont
pas communs. C'est cela qui permet de déterminer les affinités génétiques.
Si c'est un individu hybride, il aura forcément à la fois des caractères
propres à une espèce ainsi que des caractères propres à une autre
espèce.
Les prises
de sang sont-elles déjà faites ?
Les prises de sang ont été faites sur tous les
150 oiseaux qui sont étudiés dans le cadre de cette étude. Les
analyses sont faites dans le laboratoire de l'Université de Sheffield,
au Royaume-Uni. C'est à David Richardson, qui travaille régulièrement
aux Seychelles depuis six ou sept ans et qui est l'auteur des travaux
sur les fauvettes de l'île Cousin (il est spécialisé en génétique
moléculaire) que j'ai proposé de faire toutes les analyses.
Qu'allez-vous
faire si les analyses révélaient que c'est une race hybride ?
Si c'était le cas, on proposera de prendre un
certain nombre de précautions ou éventuellement de les détruire si
leur nombre est limité. Mais s'il y en a beaucoup, ça ne sera pas
facile. Dans ce cas, il faudrait que tous les habitants de l'île soient
bien informés sur le danger de sortir des Foudis de D’Arros pour les
emmener ailleurs. Mais nous verrons bien ce qu’il en est. Attendons
donc les résultats, qui devraient être disponibles prochainement.
Avant de terminer, je voudrais profiter de cette
occasion pour remercier vivement Fred Keeley (Ile Cousine) et James
Cadbury (Ile Aride) pour leur soutien financier qui a rendu cette étude
possible. J’aimerais aussi remercier le personnel de D’Arros, en
particulier Carlos Vejarano, ainsi que les personnes de Cousin, Cousine
et Frégate qui m’ont beaucoup aidé pendant mes visites, et bien sûr
mon collègue Pat Matyot, avec qui j’ai eu le plaisir de partager
cette expérience. Il y aurait d’ailleurs des choses intéressantes à
raconter également sur les différences observées entre les Tok-Tok de
Cousin, Cousine et Frégate, même si celles-ci sont mineures par
rapport aux variations extraordinaires du plumage constatées à
D’Arros où les recherches vont se poursuivre.
Propos
recueillis par Sam
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