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Le Président James
Alix Michel
M. James Alix Michel a été investi président de la
République des Seychelles le 14 avril dernier lors d'une cérémonie qui
s'est déroulée à State House. Dans cette interview réalisée quelques
jours plus tôt, M. Michel confie à Seychelles Nation les secteurs
auxquels il entend accorder la priorité durant son mandat.
Quand on remplace un leader historique de la
trempe de M. France Albert René on a forcément des appréhensions ?
Cela va de soi ! M. René est un grand homme pour
lequel j'ai toujours eu une forte admiration doublée d'un grand respect.
J'ai toujours vu en lui un homme de vision, un homme clairvoyant,
courageux et déterminé. Quand il entreprend la réalisation de quelque
chose, il y met une dose de passion et de sagesse incroyables. Il est
cet homme qui en initiant la lutte de libération a créé l'étincelle de
l'espoir qui est devenu plus tard cette flamme qui a embrasé le peuple
seychellois tout entier lors de la conquête de sa dignité et de son
émancipation. Il s'est entièrement investi pour hisser notre pays au
stade de développement qui est le sien aujourd'hui. Vous comprendrez
donc qu'il est difficile de "chausser la même pointure " qu'un tel homme
qui est en fait le véritable architecte de notre nation. On notera
toutefois que M. René a déjà jeté les bases de notre développement.
C'est relativement facile donc de poursuivre l'oeuvre d'édification
entamée pour le mieux-être du peuple.
Vous avez dû entendre dire que Président René et
Président Michel c'est bonnet blanc, blanc bonnet. Qu'en est-il en fait
?
Chaque être humain à son style. M. René avait son
style de gouverner, et j'ai également le mien. J'aime, par nature,
écouter, recueillir les avis des uns et des autres, parce que je pense
que, qui que l'on soit, on peut apporter une contribution si minime
soit-elle. C'est à partir de tout cela que je forme mon opinion. C'est
dire que j'entends privilégier le dialogue et la consultation. Parce que
je pense que c'est cela qui me permettra de prendre la mesure des
aspirations et des besoins réels du peuple.
Vous accédez à la présidence à un moment où le
pays traverse certaines difficultés. Quelles sont les priorités que vous
vous êtes fixées pour les surmonter ?
Les priorités sont nombreuses, mais la première est
sans aucun doute la redynamisation de l'économie. C'est pourquoi,
j'entends engager le dialogue afin que, tous ensemble, nous trouvons les
voies et moyens susceptibles de nous conduire à cet objectif.
A mon avis, la relance de l'économie ne doit pas
être le souci exclusif du gouvernement. Ce souci doit être partagé par
tous les Seychellois, parce que nous avons tous bénéficié et nous
continuons à jouir des importants investissements qui sont à l'origine
de la situation que nous vivons aujourd'hui.
Le domaine social également occupe une place de
choix dans mes priorités. Nous devons voir comment continuer à créer une
société toujours plus humaine. Parallèlement nous devons revivifier
certaines de nos valeurs, en particulier nos valeurs de respect,
d'honnêteté, de solidarité etc, afin qu'elles continuent à inspirer
notre vie quotidienne. Je n'oublie pas bien sûr le respect de l'ordre et
la paix du citoyen afin que tous les Seychellois puissent vivre dans un
climat serein et sans aucune crainte pour leur sécurité. Les
institutions responsables de ces domaines ont à cet égard un rôle
important à jouer.
Depuis que la route de votre accession à la
présidence s'est éclaircie on a noté plusieurs tentatives pour noircir
votre caractère. Comment réagissez-vous à ce dénigrement ?
Les gens peuvent raconter ce qu'ils veulent, mais
c'est le peuple seychellois qui reste le seul et unique juge. Avec le
temps, il se fera une réelle idée de moi. Je ne promets rien, mais ce
dont je suis sûr c'est que je mettrai tout mon courage et toutes mes
forces au service du bien-être des Seychellois. Je laisse donc le peuple
me juger sur mes actes.
Des nombreux témoignages que nous avons entendus
ici et là nous avons retenu deux qualités que tout le monde se plaît à
souligner : ce sont l'honnêteté et la fidélité. Ces qualités ne
résultent-elles pas de l'admiration que vous avez toujours eue pour M.
René ?
Non, elles font partie de mes traits de caractère.
Je n'ai jamais été un opportuniste. Quand je vois que quelqu'un est en
train de faire quelque chose de positif, je lui apporte mon soutien. Je
le fais avec toute la sincérité requise, et non pour des raisons
lucratives. C'est ça ma nature. Quand j'étais encore petit, mes parents,
notamment ma mère adoptive, m'ont toujours enseigné la politesse, le
respect et l'honnêteté. A l'école c'était la même chose. C'est fort de
tout cela que j'ai toujours dit: " Je suis rentré propre dans ce
gouvernement, je le quitterai aussi, toujours propre. Personne ne me
montrera du doigt sur ce plan."
Vous êtes Vice-Président depuis plusieurs années,
mais tout le monde continue à vous appeler Ministre Michel ?
Cela ne vous dérange-t-il pas parfois ?
Bien au contraire ! Je crois que c'est une marque
d'affection. Cela ne me gêne nullement aussi longtemps que cela se fait
dans le respect.
Vous êtes attendu comme celui qui va donner un
coup de pied dans la fourmilière, en ce sens que vous allez mettre tout
le monde au pas, et nettoyer dans tous les secteurs. En êtes-vous
conscient ?
Je sais que les Seychellois attendent beaucoup de
moi. Mais il faut être réaliste. Il faut être patient. On ne peut pas
réaliser tout du jour au lendemain.
A mon avis les nombreuses attentes du public
procèdent du besoin de voir les gens imprimer plus de sérieux à ce
qu'ils ont à faire. Parce qu'il me semble qu'il y a parfois un certain
laisser-aller, un manque d'enthousiasme, voire un manque de
responsabilité. Certains agents de la fonction publique prennent souvent
plaisir à faire tourner les gens en rond, à les envoyer d'un bureau à
l'autre ou à faire traîner leur dossier. Je crois que nous devons mettre
fin à de telles pratiques. Il y a la nécessité d'instaurer dans la
fonction publique ce que j'appellerai une vraie culture de travail
rapidement et bien fait. Nous devons trouver ensemble les voies et
moyens de rendre notre administration publique plus efficace et
efficiente.
Vous étiez très proche de Praslin que vous avez
transformé en une petite île très jolie et moderne. Quel message
avez-vous pour les habitants de cette île qui doivent être en ce moment
tristes de ne plus pouvoir vous rencontrer assez souvent ?
Samedi quand je suis allé dans l'île, les habitants
m'ont effectivement fait cette remarque, les larmes aux yeux. Je les ai
rassurés en leur expliquant que j'étais le Président de la nation
seychelloise tout entière et que je veillerai sur le bien-être de Mahé,
comme de celui de Praslin, de La Digue et de toutes les autres îles du
pays, aussi éloignées soient-elles. Certes, nous ne nous rencontrerons
pas aussi souvent comme dans le passé. Mais chaque fois que j'aurai un
peu de temps, je passera dans l'île pour prendre le thé ou de la
citronnelle avec eux comme je le faisais auparavant. Je restera toujours,
pour eux et pour tous les Seychellois, le Michel simple qu'ils ont connu.
Avez-vous rêvé de devenir un jour un politicien,
voire le président de la République des Seychelles ?
Pas un seul instant ! Parce qu'il faut comprendre
que je suis né dans une famille modeste à Anse Boileau. C'est dans ce
district où j'ai passé mon enfance, à Anse La Mouche précisément. J'ai
perdu mon père à l'âge de trois ans et j'ai été recueilli par ma tante
paternelle qui vivait sans enfant. Elle s'est bien occupé de moi. Elle
était rigoureuse et elle m'a appris très tôt à observer les règles de
vie comme la politesse, l'obéissance, le respect et l'honnêteté. Elle
m'a aussi appris à lire et à écrire avant même que je sois scolarisé.
Puisque l'école se trouvait à 3 kilomètres environ
de notre maison, elle me faisait accompagner. Cela a duré jusqu'à ce que
je sois suffisamment grand pour m'y rendre tout seul.
Ma tante avait certes une petite propriété avec
quelques cocotiers, mais ses revenus étaient très modestes. Je devais
donc exécuter les petits travaux de la maison.
Quand on m'a inscrit à l'école, je savais déjà lire
et écrire. On m'a fait sauter la classe d'initiation (below). J'ai été
admis directement en première année du primaire. Comme j'étais un bon
élève, j'ai été choisi plus tard en 5ème année pour me présenter à
l'examen d'entrée au Seychelles College avec les élèves de 6ème année.
Bien qu'étant très jeune, j'ai été le seul à être reçu à l'examen. Mais
comme nous avions une petite propriété, ma demande de bourse a été
rejetée. Je n'ai pas pu donc continuer mes études au Seychelles College.
Je me suis contenté alors du Modern School où pour étudier il a fallu
que ma tante déménage avec moi en ville où elle a loué pour nous une
petite chambre. Cette location absorbait presque toutes les ressources
de la famille qui a passé, à cause de cela, un moment très difficile. A
la fin de mes études secondaires en 1959, j'ai été admis au Teacher
Training College, de 1960 à 1962, où j'ai reçu une formation
d'enseignant.
A la fin de mes études, j'ai été affecté à l'école
primaire d'Anse Boileau. Mais j'ai vite abandonné l'enseignement pour
prendre un emploi à la compagnie de télécommunication Cable and Wireless
qui offrait un salaire plus alléchant. J'ai été engagé comme opérateur.
Après, j'ai été affecté à la comptabilité où parallèlement j'ai continué
à suivre des cours. C'est de cette façon que j'ai passé mon A' level.
J'ai milité dans le syndicat de la compagnie pour
lutter contre les grandes disparités salariales qui y existaient. Dans
ce contexte, nous avons déclenché la plus longue grève de l'histoire de
la lutte syndicale du pays. Elle a duré trois mois. La grève était
soutenue par le Seychelles Transport and General Workers Union, un
syndicat affilié au Seychelles People's United Party (SPUP), le parti
fondé par M. René dont l'objectif était la lutte pour la libération du
joug colonial. Le SPUP nous a soutenu. C'est à ce moment que remontent
mes premiers contacts avec M. René avec lequel je discutais souvent.
Après l'échec de la grève, je suis allé travailler à l'Hôtel des
Seychelles d'abord comme comptable, puis assistant manager et manager.
Peu de temps après, l'hôtel a fermé ses portes, à cause de la récession
en Europe. Je suis allé travailler à plein temps avec le SPUP où je me
suis occupé un peu de la comptabilité, de l'organe du parti. En 1974 je
suis devenu membre du Comité exécutif du SPUP chargé de l'organisation
du parti dans les districts. Voilà comment je me suis retrouvé de plain
pied dans la politique, sans aucune ambition de devenir un jour
Président de la République.
Propos recueillis par Sam et Rode |